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14 Avr 2026 | 

La prochaine fois que tu mordras la poussière

Sur le divan de la scène propose un regard issu de la psychanalyse sur les spectacles du Forum.

À travers ses textes, Michèle Freud interroge ce que le théâtre met en jeu de l’humain, de ses contradictions, de ses élans intérieurs et de ses mouvements inconscients.

La scène devient alors un espace de résonance et de réflexion, où le spectateur est invité à porter un autre regard sur ce qu’il voit et ressent.

Michèle Freud est psychothérapeute, diplômée en psychologie et psychopathologie clinique, formée à la psychotraumatologie, à l’EMDR, à l’ICV et aux thérapies intégratives.

Forte de plus de trente années de pratique clinique auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes, elle a également enseigné dans des structures universitaires et médicales, fondé un organisme de formation et collaboré à de nombreuses publications et émissions consacrées à la psychologie. 


SUR LE DIVAN DE LA SCÈNE

La prochaine fois que tu mordras la poussière, adaptation théâtrale par Paul Pascot du roman lumineux de son frère Panayotis, concentre son souffle sur la relation père-fils où palpitent des émotions retenues, à la fois fragiles et profondes.

Dans une salle d’attente d’hôpital, un fils se tient là, suspendu entre la vie de son père et la sienne. Capuche rabattue, il rassemble des souvenirs, reprend le fil de son histoire intérieure, revisite des scènes anciennes et façonne une parole chargée de sens et de désir de lien.
Le père apparaît alors parmi les spectateurs, figure à la fois proche et lointaine, offerte au regard du fils comme à celui du public. Ce dispositif instaure une adresse singulière.

Au coeur de la pièce se dessine une clinique du lien entravé : des attachements persistants, des ajustements subtils, où les émotions circulent par signes discrets.
Autour de ce pivot s’articulent la dépression, la construction identitaire et l’émergence du désir homosexuel.

Dès les premières scènes, l’intensité des non-dits, des silences pesants et des tensions accumulées se fait sentir.

En arrière-plan résonnent en sourdine les échos d’une réflexion plus large sur la masculinité contemporaine. À cet égard, la pièce me rappelle le livre de Guy Corneau, Père manquant, fils manqué, qui interroge le silence du père, la difficulté d’accès à l’intimité et les fragilités de la construction masculine.

Roméo Mariani incarne le fils avec une endurance stupéfiante : 1h30 de monologue fluide, souple, où le débit de parole impressionne par sa tenue et sa variation. Yann Pradal, en père taiseux, complète ce duo par une présence mesurée, essentielle au miroir de la scène.

Deux êtres proches dans leur manière de contenir l’émotion, de l’approcher sans l’exposer tout à la fois, de la laisser apparaître dans les silences plutôt que dans l’aveu frontal. Cette pudeur donne à la représentation sa force particulière : elle permet au spectateur de sentir avant même de comprendre.

L’humour, par petites touches, accompagne ce mouvement. Il allège la tension, laisse respirer la gravité sans la rompre, tissant ensemble douleur et légèreté, un équilibre profondément humain.

Cette continuité affective donne à la pièce sa densité et soutient un travail de sens exigeant.

Le théâtre devient un lieu de symbolisation. La parole s’y déploie, se transforme et trouve des voies de circulation. Le lien s’y rejoue, dans une tentative de mise en forme et de reconnaissance.

La pièce ouvre un espace où chacun rencontre ses zones sensibles, reconnaît ses attachements, ses distances, ses maladresses affectives.

Le théâtre se fait révélateur de ces difficultés essentielles — être, aimer, être aimé, se sentir légitime — si présentes dans l’espace thérapeutique. Il libère la parole là où tant de fragilités demeuraient tues, tissant les liens essentiels dans les demi-dits, les gestes retenus, les attentes silencieuses.

On sort de la représentation avec le sentiment d’avoir traversé une expérience intérieure — une traversée douce, lucide, vibrante qui continue d’habiter le plateau bien après la dernière scène.

Par Michèle Freud, Psychothérapeute