PROGRAMME DE SALLE – Le Livre de ma mère

Le théâtre se construit parfois à coup d’oppositions secrètes. On passe d’une forme à une autre, d’un texte à un autre, en vertu d’une sorte de loi des contrastes. Peut-être parce que le rapprochement de projets que tout semble distinguer permet de mieux préciser les reliefs et les forces de chacun d’entre eux. C’est comme une mise en tension, entre deux pôles, pour mieux faire circuler le courant. L’opposition qui me travaille en ce moment passe entre deux oeuvres on ne peut plus différentes. D’un côté, Brecht et La résistible ascension d’Arturo Ui. De l’autre, Albert Cohen et Le Livre de ma mère. D’un côté, la corruption, le narcissisme d’une bande de voyous, la destruction de l’espace public dans les hurlements ; de l’autre, une solitude anonyme et sincère, et l’invention du public dans le murmure de la confidence. La brutalité inhumaine ; la délicatesse douloureuse de l’humanité.
Je les éprouve ensemble. Un peu comme dans Le Dictateur, où Charlie Chaplin joue à la fois un tyran et un petit barbier juif.
Avec Le Livre de ma mère, tout à coup, le vacarme du monde reste à la porte.
L’écrivain la referme, le silence se fait. La solitude est comme ressaisie, creusée, approfondie. Et avec elle, un manque impossible à combler.
Le deuil de la mère.

Nous devrons tous en passer par là. « Ô vous, frères humains… »
Certains termes, dit-on, n’ont de sens que relatif : un père se définit par rapport à ses enfants, et on est forcément « fils-de ». Un fils absolu, un Fils, cela n’a aucun sens. Et  pourtant… Alors comment, pourquoi est-on encore un fils quand la mère est morte ?
Dans l’expression « travail du deuil », j’entends toujours le vieux sens du mot « travail » : le tripalium était, paraît-il, un certain instrument de torture. Et dans « deuil », j’entends un peu « duel », car le deuil est aussi une sorte de combat, seul à seul. Le deuil vous travaille au corps. Et même au corps à corps, sauf que dans ce duel, l’un des corps vous a laissé seul. « Un seul être vous manque »… L’absent peut vous broyer le coeur, vous couper le souffle. Quelle force a l’être qui ne résiste plus à rien ! Il vous a été arraché, mais il n’est plus. Pourtant il est une part de vous-même… Il vous hante.
Le deuil, c’est un peu comme ce phénomène bien connu des neurologues : le membre fantôme qui continue à se faire sentir des semaines, des mois après son amputation. Le patient ressent des fourmis dans sa jambe et ne peut même pas la gratter pour se soulager. Le deuil, de même, est une sorte de supplice, celui d’une présence qui vous obsède et qu’on n’arrive pas à situer, terriblement intense mais sans contours, sans contenu localisable. La présence d’un pur passé, survivant hors de la vie. Et qui se nourrit des phrases qui n’auront pas été dites, des baisers qui n’auront pas été échangés.
Cela vous tord.

Il faut affronter l’épreuve, mais comment faire pour s’arracher à l’arrachement ?…
Albert Cohen n’en sait rien, et il n’est même pas sûr que ce soit bien cela qu’il veut.
Parfois il paraît méditer ; parfois, il crie. Son livre n’est pas fait, ou pas seulement, pour se délivrer de son deuil, mais pour le conserver. Non pas pour quitter la mère morte, celle qui désormais restera absente, mais pour se confirmer qu’il n’y aura jamais rien ni personne de plus présent qu’elle.
Le théâtre est aussi fait de sympathies. J’ai croisé tout récemment la route de Patrick Timsit. Nous venons d’endroits très différents – ce n’est jamais une garantie que la  rencontre sera fructueuse, mais là, nous nous sommes entendus tout de suite. Il a aimé mon travail sur Cyrano de Bergerac, j’aimais sa personnalité, nous avons tous les
deux aimé notre rencontre et décidé de la prolonger plus loin… Patrick me dit qu’il porte en lui ce texte de Cohen depuis des années, et il me croise quand je travaille sur  Arturo Ui, donc au moment où l’oeuvre me parle avec une netteté toute particulière… Soit, allons-y, banco.
Je m’imagine un clown qui rentre chez lui après le travail. Les clowns travaillent, eux aussi (Patrick en sait quelque chose). Il franchit le seuil, referme la porte, laisse derrière lui les éclats et les bruits du dehors – tout ce cirque, comme on dit. Peut-être que dans sa mémoire, il sent remonter l’écho d’une poésie :

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci…

Le clown rentre chez lui. Il se démaquille. Il laisse le soir s’écrire avec une majuscule. Est-ce qu’il est dans la paix ou dans le souci ? Dans la solitude et le silence en tout cas. (Patrick sait de quoi je parle.) Et dans cette « atmosphère obscure », il va se tourner vers nous.
Solitude et silence. Dans son livre, Albert Cohen les suscite avec ses mots. Il écrit, nous fait voir qu’il écrit, parce que l’écriture est toujours solitaire et silencieuse. Mais au  théâtre, avec Patrick, il me faudra réinventer cela autrement. Car ce n’est pas l’écrivain que je veux mettre en scène, ni même ses mots, mais l’être humain qui a besoin de les faire surgir. Ecrivain, ce serait déjà un rôle. Mais l’une des choses magnifiques, dans Le Livre de ma mère, c’est justement qu’Albert Cohen est fatigué de tous les rôles qu’il  joue, là, dehors, dans le monde : « écrivain », « diplomate »… Et même séducteur. Et même fils de mère juive. Mère juive, et à plus forte raison fils de mère juive, c’est aussi un rôle – une façon de définir d’avance le programme d’une identité. Inutile d’encourager Patrick dans cette direction, il connaît tout cela par coeur ! Mais fils, fils tout court, c’est autre chose de beaucoup plus secret (et c’est certainement une face de l’interprète qu’il a moins eu l’occasion de nous montrer). Ici, c’est comme un tournesol tourné vers un soleil désormais invisible. Dans le silence et la solitude, dans l’intimité, derrière tous les masques, c’est un autre visage qui se découvre. Beaucoup plus exposé. Beaucoup  plus nu.

Peut-être celui d’un petit garçon qu’on avait oublié.
Alors, plutôt qu’une table, dresser un mur – c’est l’image qui me vient, ce n’est pas nécessairement un élément scénographique concret… Un mur chargé de tous les mots du monde, mais qui seraient tous incomplets. Comme s’il manquait toujours quelque chose, comme si la langue était toujours en défaut. Mais il faut en passer par là si l’on veut espérer se trouver, et arriver à accepter la simple condition humaine, cette communauté mortelle.
Inventer la solitude, c’est un des plus beaux défis du théâtre. La construction publique de l’intime. Cela peut paraître paradoxal, voire un peu fou : convoquer une multitude  autour d’une solitude. Comment donc peut-elle être seule puisqu’il y a foule ?

En fait, il faut renverser le rapport : c’est parce qu’il y a cette foule que cette solitude existe. C’est par elle qu’elle prend consistance, c’est pour elle qu’elle devient sensible. Le théâtre, depuis toujours, prend des individus et en fait, le temps d’un spectacle, une communauté rassemblée ; il prend un pluriel et en fait un singulier – ce qu’on appelle un public. Mais l’intimité, la solitude, ne sont pas perdues en route. Au contraire, je crois qu’elles sont exaltées. Dans l’expérience commune que partage un public, chacun multiplie son intimité par celles des autres. (Et l’acteur serait le signe permettant d’effectuer l’opération.)
C’est bien pourquoi, au théâtre, le silence pèse comme nulle part ailleurs. Il pèse de tous nos souffles retenus. De même que les rires fusent comme jamais, et pour la même raison. Et je sais que Patrick, qui est capable de l’un, est aussi capable de l’autre : capable de nous concentrer avec lui dans l’émotion.
Une autre image me vient : le Fils tout seul sur un plateau immense. La scène est sèche comme un désert. Sauf sur un seul mètre carré, où la pluie tombe… Et bien entendu, le Fils occupe ce mètre-là. C’est désolant. C’est ridicule. C’est chaplinesque. Et en même temps, planté sur son pauvre bout de scène, ce Fils est aussi trempé que le roi Lear dans sa tempête.

Les chapitres du Livre de ma mère sont comme des respirations. Albert Cohen écrit comme on respire – c’est-à-dire quand il en a besoin (un besoin vital). Il n’exécute pas un programme, ne raconte pas une histoire. C’est plus une succession d’états qu’un récit. Parfois une anecdote affleure, des incidents remontent à la surface. Mais la mémoire de l’écrivain suit ses méandres sans sacrifier aux nécessités d’une histoire.
Nous n’avons pas à être plus exhaustifs que lui. Nous allons nous laisser porter, Patrick et moi, par ce courant…
Un petit homme, donc, un petit prince, aurait peut-être dit sa mère, qui marche sur la vaste croûte terrestre. Il ne se regarde pas faire, il ne s’écoute pas parler.
Cherchant ses mots, il s’adresse à nous. Evoquant sa mère, convoquant le public. Il peut le faire, il doit le faire, parce qu’il est seul. Un coeur mis à nu, sans caméras, sans miroirs, sans médiations. Sans narcissisme. Et lucide, sans les facilités de la misanthropie.
Démuni, abandonné.
Dépouillé.

Dominique Pitoiset
6 septembre 2016

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